Du chant humaniste de « Cancres de tous les pays, unissez-vous ! »

La seule question que l’on pourrait légitimement se poser à la lecture de cet ouvrage, est celle de savoir au nom de quoi, et pour quels obscurs motifs, la critique de Chagrin d’Ecole, de Daniel Pennac, pourrait être incontournable.

Aux lecteurs assidus – cancres ou non – s’interrogeant sur cette pertinence, il serait ainsi bon d’affirmer que, une fois n’est pas coutume, l’intérêt de se pencher plus assidument sur Chagrin d‘Ecole, plutôt que sur Au Bonheur des Ogres, ou encore sur Comme un Roman, confine à l’évidence, et ce pour plusieurs raisons.

« Qu’est-ce que tu portes à tes pieds ?
– A mes pieds ? J’ai mes N, m’sieur (Ici le nom de la marque [de chaussures]).
– Tes quoi ?
– Mes N, j’ai mes N !
– Et qu’est-ce que c’est, tes N ?
– Comment ça, qu’est-ce que c’est ? C’est mes N !
– Comme objet, je veux dire, qu’est-ce que c’est comme objet ?
– C’est mes N !

Et comme il ne s’agissait pas d’humilier Maximilien, c’est aux autres que j’ai, une nouvelle fois, posé la question :

– Qu’est-ce que Maximilien porte à ses pieds ?

Il y eut des échanges de regards, un silence embarrassé ; nous venions de passer une bonne heure ensemble, nous avions discuté, réfléchi, plaisanté, beaucoup ri, ils auraient bien voulu m’aider, mais il fallut en convenir, Maximilien avait raison :

– C’est ses N, m’sieur ».

 

Daniel Pennac, tout d’abord, du haut de sa bibliographie d’anthologie, a été maintes fois distingué, que ce soit pour La Petite Marchande de Prose – couronné du Prix du Livre Inter en 1990 – ou pour l’ensemble de son œuvre, en 2005 puis en 2008. De Prix Renaudot – distinction parmi les distinctions – en revanche, il n’en reçut qu’un, en 2007, pour Chagrin d’Ecole. Ce qui, en soi, vaut d’ores et déjà largement de sacrifier quelques lignes de critique à cet ouvrage. Il sera fait bien volontiers l’impasse sur la coïncidence voulant que, en 2007, l’attribution du Prix Renaudot fit l’objet d’une vive polémique, l’ouvrage de Pennac ne figurant vraisemblablement pas, avant les délibérations du jury, sur la liste des ouvrages sélectionnés.

« L’éternelle querelle des anciens et des modernes, par exemple :

– Honte aux « pédagogues bêtifiants » ! hurlent les « républicains » pourfendeurs de démagogie.
– A bas les républicains élitistes ! ripostent les pédagogues au nom de l’évolution démocratique.
– Les syndicats grippent la machine ! accusent les fonctionnaires du Ministère.
– Nous restons vigilants ! rétorquent les syndicats.
– Un tel pourcentage d’illettrés en sixième, ça ne se voyait pas de mon temps ! déplore la vieille garde.
– De votre temps le collège n’accueillait que des conseils d’administration en culotte courte, persifle le taquin, c’était le bon temps, n’est-ce pas ?
– Tout le portrait de ta mère, ce gosse ! fulmine le père courroucé.
– Si tu avais été un peu plus sévère avec lui il n’en serait pas là ! répond la mère outrée.
– Comment travailler dans une telle atmosphère familiale ? se lamente l’adolescent déprimé aux oreilles du professeur compréhensif ».

 

Chagrin d’Ecole est, ensuite et surtout, un ouvrage d’apparence sans prétention ce qui, contre toute attente, a son importance. Loin de proclamer un manifeste indépendant sur les potentialités de la réforme scolaire, maintes fois envisagée, Daniel Pennac, pourtant professeur durant plus de 25 ans, se contente d’embrasser des situations de vie, réelles, étrangement actuelles et permettant, aux plus amnésiques d’entre nous, d’entrevoir de nouveau les salles de classe de leur enfance. Etrange est la résonance de ces instants photographiés, lorsque tout ramène le lecteur à l’envie féroce de défendre ou d’en découdre avec une institution qu’il a trop, ou trop peu, aimée.

« Le fait est que le bonnet d’âne se porte volontiers a posteriori. C’est même une décoration qu’on s’octroie couramment en société. Elle vous distingue de ceux dont le seul mérite fut de suivre les chemins du savoir balisé. Le gotha pullule d’anciens cancres héroïques. On les entend, ces malins, dans les salons, sur les ondes, présenter leurs déboires scolaires comme des hauts faits de résistance. Je ne crois, moi, à ces paroles, que si j’y perçois l’arrière-son d’une douleur. Car si l’on guérit parfois de la cancrerie, on ne cicatrise jamais tout à fait des blessures qu’elle nous infligea. Cette enfance-là n’était pas drôle, et s’en souvenir ne l’est pas davantage. Impossible de s’en flatter ».

 

Contrairement à ce qu’accusent les pourfendeurs d’éducation, Chagrin d’Ecole ne fustige pas l’école, ni n’en vante les inconditionnels mérites. Il s’agit juste, impérieusement, de regarder l’élève qu’on a ostensiblement ignoré jusqu’alors, pour cause de « cancrerie exacerbée ».

« Chaque élève joue de son instrument, ce n’est pas la peine d’aller contre. Le délicat, c’est de bien connaître nos musiciens et de trouver l’harmonie. Une bonne classe, ce n’est pas un régiment qui marche au pas, c’est un orchestre qui travaille la même symphonie. Et si vous avez hérité du petit triangle qui ne sait faire que ting ting, ou de la guimbarde qui ne fait que bloïng bloïng, le tout est qu’ils le fassent au bon moment, le mieux possible, qu’ils deviennent un excellent triangle, une irréprochable guimbarde, et qu’ils soient fiers de la qualité que leur contribution confère à l’ensemble. Comme le goût de l’harmonie les fait tous progresser, le petit triangle finira lui aussi par connaître la musique, peut-être pas aussi brillamment que le premier violon, mais il connaitra la même musique.

Elle eut une moue fataliste :

– Le problème, c’est qu’on veut leur faire croire à un monde où seuls comptent les premiers violons ».

 

A tous les cancres ou génies scolaires en puissance, à toutes les guimbardes qui font « bloïng bloïng » – ce son reste encore un mystère pour votre humble serviteur – Pennac parle bien plus que des simples bancs d’école. Chagrin d’Ecole est épatant de maestria pédagogique, pesant juste ce qu’il faut, cynique à souhait et indispensable à la lecture pour tous ceux qui, de surcroît, se remémorent la leçon de Comme un Roman, du même auteur. Sauter des pages, ne jamais terminer un ouvrage, relire indéfiniment une même ligne dénuée de sens, tels sont les impératifs de la lecture vivante et vécue. De là à ce qu’il en soit de même pour l’école…

« Exercice d’ennui, ce soir vingt minutes à ne rien faire avant de vous mettre au boulot […].

Vingt minutes. Montre en main. De 17h20 à 17h40. Vous rentrez directement chez vous, vous n’adressez la parole à personne, vous ne vous arrêtez dans aucun café, vous ignorez l’existence des flippers, vous ne reconnaissez pas vos copains, vous entrez dans votre chambre, vous vous asseyez sur le coin de votre lit, vous n’ouvrez pas votre cartable, vous ne chaussez pas votre walkman, vous ne regardez pas votre gameboy, et vous attendez vingt minutes, l’œil dans le vide.

– Pour quoi faire ?

– Par curiosité. Concentrez-vous sur les minutes qui passent, n’en ratez aucune et racontez-moi ça demain ».

 

Une très belle rentrée à tous.