De l’intérêt de bien choisir son animal de compagnie

« La tendresse a des secondes qui battent plus lentement que les autres ».

La solitude aussi.

C’est fort de ce constat que M. Cousin, petit bureaucrate insignifiant et non-signifié, se lie d’une affection démesurée pour un python de deux mètres vingt. A Paris, ville de l’indifférence, le mal est nécessaire, les étreintes manquent, et l’immense reptile s’enroulant autour de la taille du protagoniste statisticien aurait dû suffire à combler ses angoisses. Malheureusement, l’indifférence est souvent intolérante. Perçu par ses semblables comme un homme avec « rien dedans », M. Cousin s’accroche à la présence inconditionnelle de son python et à son attirance pour Mlle Dreyfus, beauté des îles qui constitue son fantasme de couleur.

Il en est de certains ouvrages comme de puissantes incertitudes ; le lecteur a l’intuition d’avoir saisi le message de l’auteur, mais son prononcé reste nébuleux. A la lecture de Gros-Câlin, il est impossible, en revanche, de s’interroger sur la morale de l’histoire. Tous les personnages décrits ne possèdent ainsi qu’un simple patronyme, « Mlle Dreyfus » comme « M. Tsourès » traversant avec fracas la fragile existence de M. Cousin ; seules les « bonnes putes » et une souris, futur repas de Gros-Câlin, pour laquelle le bureaucrate se prend d’affection, ont droit à un prénom. Des bonnes putes, une souris, un python, ça se laisse aimer ; dès lors, ils existent. On n’hésite plus à les prénommer.

Au-delà de l’amitié recherchée ou du simulacre d’amour entretenu avec un reptile, au-delà des quatre murs de notre appartement, reste la ville, la grande, Paris, son flot d’habitants et ses kilomètres de malheur. M. Cousin – pourquoi pas un frère, d’ailleurs, ou un père, allez savoir, plutôt qu’un cousin, voire un cousin éloigné ? – l’affirme comme une religion : « il y a dix millions d’usagés dans la région parisienne et on les sent bien, qui ne sont pas là, mais moi, j’ai parfois l’impression qu’ils sont cent millions qui ne sont pas là, et c’est l’angoisse, une telle quantité d’absence ».

Pour survivre hors de ce vide, il n’est rien de plus efficace que d’aimer. Aimer, non pas son semblable, son quiconque, son « pseudo-pseudo », mais aimer l’aimable, celui qui est accessible à l’étreinte, celui qui comprendra vos incohérences et laissera libre cours à votre futilité, celui qui s’enroulera autour de vos reins en vous faisant croire que le manque est enfin comblé. Et si, par miracle, vous êtes touchés par la grâce optimiste de M. Cousin, petit statisticien médiocre et sans perspective(s), souvenez-vous, pour le bien des millions de citadins placides et indifférents, de sa manière si naïve de marteler les évidences : « [b]eaucoup de gens se sentent mal dans leur peau, parce que ce n’est pas la leur ».