De la nécessité de sauver son mariage

« ‘’Tant qu’à faire, malheur pour malheur, ne vaudrait-il pas mieux choisir le pire, c’est-à-dire le gros boutiquier, qu’il me tue tout de suite dans une crise de soûlerie ?!’’ Hein ? Qu’est-ce que vous en dites, elle aurait pu l’avoir, cette idée-là ? »

Aurait-elle pu l’avoir, cette « idée-là » ?

Consumé par la solitude et le besoin pathologique d’exposer ses principes et ses tourments à une oreille soumise et déférente, un prêteur sur gages épouse, sans autre forme de procès, une jeune esseulée au romantisme exacerbé. La relation, évidemment, se révèle uniquement être un échange de bons procédés au quotidien, tandis que le désespoir de l’une s’accroit, et que les certitudes de l’autre se confortent. Malgré quelques soubresauts d’un enthousiasme feint, le mal est consommé.

Un jour, la frêle jeune femme se jette par la fenêtre.

« Figurez-vous un mari dont la femme, une suicidée qui s’est jetée par la fenêtre il y a quelques heures, gît devant lui sur une table. Il est bouleversé et n’a pas encore eu le temps de rassembler ses pensées […]. Si un sténographe avait pu le surprendre et noter son discours, le résultat aurait été plus raboteux, moins achevé que ce que je présente ici, mais, pour autant que je puisse le penser, l’ordre psychologique, peut-être, serait resté le même ».

Dostoïevski nous dévoile, dès sa note préliminaire, la fin de l’histoire. Ce n’est effectivement pas, dans cet ouvrage, l’élément le plus important. L’essentiel consiste ainsi à dérouler la pensée malsaine, incohérente, anéantie et fantasque d’un homme à terre ; un homme que nous pourrions tous être amenés à incarner, à l’un ou l’autre moment de notre existence. Monument du genre, la nouvelle La Douce, publiée dans le Journal d’un Ecrivain, offre une vision atypique du pouvoir de diagnostic de son auteur. L’écrit est extrêmement court – 70 pages – mais l’analyse reste parfaitement juste, incisive, nécessaire. Et pose cette question salvatrice : est-il possible, malgré les meilleures intentions, de « mal »-aimer ? Est-il concevable que notre égoïsme et notre besoin d’être compris et respecté(s), coûte que coûte, anéantissent les personnes chéries ?

« Parce que, pourquoi est-elle morte ? Quand même, cette question, elle se pose. Elle cogne, cette question, elle me cogne dans le crâne ».

La réponse est dévastatrice.

Mais brillante.