De l’art de traumatiser, sans le faire exprès, toute une génération d’Américains

En 2016, Miles Hyman, illustrateur connu et reconnu même par les néophytes depuis la parution de son adaptation du Dahlia Noir, de James Ellroy, récidive avec la publication de La Loterie, d’après une nouvelle de Shirley Jackson. Pour, probablement, deux principales raisons : l’ambiance décrite dans La Loterie se prête merveilleusement, tout d’abord, à l’illustration. Deuxième argument, et pas des moindres : Shirley Jackson est la grand-mère de Miles Hyman. Une fois de plus, le népotisme ne nuit pas au talent. Bien au contraire.

Ecrivain(e) bien établie avant la parution de cette étrange histoire, Shirley Jackson n’aurait peut-être pas pu prédire qu’une simple nouvelle d’une douzaine de pages changerait, pour de nombreuses années, le cours de son quotidien. Pour mémoire, et comme le souligne Miles Hyman dans la postface de sa bande dessinée, les lettres qui affluèrent après la publication de La Loterie dans le New Yorker Magazine, à la fin du mois de juin 1948, oscillaient entre confusion manifeste et haine non-dissimulée. De nombreux passages en sont repris dans cette postface, mais quelques-unes des correspondances méritent d’être citées in extenso.

De New York, quelques semaines suivant la parution : « Nous sommes des gens relativement bien éduqués et instruits, mais depuis que nous vous avons lue, nous n’avons plus aucune confiance dans la littérature » ; de l’Ohio, dans la même veine : « [m]erci de me fournir quelques arguments qui puissent rassurer [mon ami] à votre égard, car il est convaincu que vous êtes des suppôts de Staline […]. Mais par pitié, pourriez-vous au moins nous expliquer le message de cette satanée nouvelle…! » ; ou encore du Minnesota, de la part d’une lectrice traumatisée par le récit : « [j]e l’ai l[u] en prenant mon bain… et ai dû résister la tentation de me mettre la tête sous l’eau pour en finir une fois pour toutes ».

L’intérêt, avec La Loterie, est double. Le verbe, percutant en anglais, l’est au moins autant dans sa traduction française. Et d’autant plus malaisé à surmonter. Mystère supplémentaire par ailleurs, La Loterie et autres nouvelles, paru en France en 1994, en collection Terreur chez Pocket, est devenu introuvable. Il faut ainsi se procurer la version originale – The Lottery and Other Stories, chez Penguin, en collection Modern Classics – pour jouir de ce récit et d’une vingtaine d’autres tous aussi dérangeants. Et croiser les doigts pour tomber, au détour d’un vide-grenier ou d’un étal de livres d’occasion, sur le Graal du vieux polar américain, à mi-chemin entre un Alfred Hitchcock nouvelliste et un Stephen King vintage, ce dernier ayant d’ailleurs, pour la petite et grande histoire, dédicacé son roman Charlie, en 1980, à la terrible romancière :

« A la mémoire de Shirley Jackson, qui n’a jamais eu à hausser la voix ».

On espère que vous en sortirez indemne.