Du succès garanti à l’écriture d’un roman de dépressifs

« Il a quinze ans de moins à vivre. Hélas ! Il ne ressent pas de grand changement, le temps a fui si rapidement que son âme n’a pas réussi à vieillir. Et l’angoisse obscure des heures qui passent a beau se faire chaque jour plus grande, Drogo s’obstine dans l’illusion, que ce qui est important n’a pas encore commencé ».

Giovanni Drogo, jeune lieutenant plein de fougue voit enfin arriver, après des années fébriles, le jour de son affectation à la sortie de son école militaire. Destiné à renforcer le gros des troupes du fort Bastiani, situé à la lisière d’un désert séparant le monde civilisé des « ennemis du Nord », Drogo attend désespérément, puis avec une lassitude refoulée, l’avènement d’une guerre qui ne semble jamais devoir éclater.

On laissera le lecteur seul juge des liens indéniables existant entre ce roman – qui ne contient aucun élément romanesque, ni action, ni quelconque emphase – et le théâtre de Samuel Beckett, dont le symptomatique En attendant Godot créé, pour faire bonne mesure, en 1952. Les thèmes de la solitude, de l’enfermement et de l’attente n’ont pourtant pas exclusivement été traités par ces deux auteurs, mais leurs œuvres ont marqué leur génération de penseurs, voire les générations de faiseurs. A l’hypothèse, critiquée par Beckett elle-même, de l’attente dans sa pièce d’une force transcendantale, répond sans peine l’attente guerrière d’un homme, tenaillé par le désir de gloire, qui n’obéit qu’aux impératifs martiaux.

Pensé par Dino Buzzati alors qu’il était encore journaliste au Corriere della Sera, Le Désert des Tartares retranscrit, avec un ton exceptionnellement désabusé, l’espoir des journalistes, souvent au crépuscule d’une carrière morose, voyant arriver l’événement capital qui leur fera peut-être signer le papier le plus impressionnant de toute une vie. Ce moment-là, à l’époque où Buzzati était le témoin des splendeurs et misères de ses confrères, fut la couverture mondiale de la guerre d’Ethiopie.

« On goûte l’espérance des choses merveilleuses qui vous attendent un peu plus loin ; on ne les voit pas encore, non, mais il est sûr, absolument sûr qu’un jour on les atteindra ».

Rien n’est moins sûr en réalité. Miroir de l’angoisse existentielle, Le Désert des Tartares – ultime ironie – fut un succès littéraire. Encensé par la critique de l’époque, il permit à Dino Buzzati d’accéder à la célébrité qu’on lui connaît. Ses contemporains, Beckett en tête, pourront eux aussi, d’ailleurs, attester de l’engouement du public pour l’écriture de la désillusion.

Car c’est l’espoir de futurs possibles qui, paradoxalement, sous-tend cette puissance littéraire. Giovanni Drogo force le destin à plusieurs reprises dans le roman ; autorisé à quitter le fort pour ne pas y revenir, il retentera sa chance à de multiples reprises puisque, sait-on jamais, cette fois-ci pourrait être la bonne, celle de l’attaque, celle de la guerre et de son lot d’aventures. Ainsi, « une question lui vint ensuite à l’esprit : et si tout était une erreur ? ». Si nous nous étions trompés de lieu, de jour, de continent de naissance, serions-nous moins insatisfaits ? Existerait-il, en réalité, le contexte idéal ?

Le roman s’achève, logiquement, sur une note qui, si elle ne permet que de s’enfoncer dans une nostalgie irrémédiable, a le mérite de laisser à Drogo, durant les dernières heures de sa vie, un libre-arbitre total. Et si finalement, c’était à ce moment précis, face à l’inexorable, au point de non-retour, que tout commençait, vraiment ?

« […] Un désert ?
– Un désert effectivement, des pierres et de la terre desséchée, on l’appelle le désert des Tartares.
– Pourquoi « des Tartares » ? demanda Drogo. Il y avait donc des Tartares ?
– Autrefois, je crois. Mais c’est surtout une légende. Personne ne doit être passé par là, même durant les guerres de jadis.
– De sorte que le fort n’a jamais servi à rien ?
– A rien, dit le capitaine ».

Un tour de roulette russe, anyone ?