De la délicatesse des orangers et des femmes en fleurs

« J’aperçois le curé dans le fond, son profil aquilin, sa soutane noire, ses chaussures noires de prêtre, la Bible entre les mains : derrière sa tête chenue apparaissent les chirimoyos et les citronniers du jardin ombragé du presbytère qu’embellissent de grands pieds d’azalées et de géraniums.
– Mon père, je cherche ma femme.
– Entrez, entrez, professeur, le temps d’un café ».

Des oranges amères, des femmes gorgées de soleil et la vie paisible d’un vieillard abouti. Les Armées pourraient se produire n’importe où, ou nulle part ailleurs. La violence, diffusée dans chaque parcelle de l’écriture, est d’autant plus absolue que le calme règne, malgré tout, dans le petit village de San José, en Colombie. Ismael et Otilia, vieil instituteur et vieille femme, vivent un quotidien finissant à la rassurante lumière d’un environnement figé. Leur village, pratiqué de manière inchangée depuis des décennies, a la délicieuse texture de l’habitude. Jusqu’à l’arrivée des Armées.

Alors, la douleur, rampante, de l’incertitude. Pour tant d’assassinés, de disparus et d’enlevés à leur foyer, combien de morts-vivants attendant leur retour ? Y a-t-il une échelle à l’inacceptable ?

Dans une langue pure et bouleversante dans sa capacité à saisir la platitude de l’attente, Evelio Rosero, maitre en puissance de la littérature latino-américaine, réussit à transcrire le germe d’un mal qui guide l’inéluctable réponse à nos angoisses : l’absence, l’abominable absence, pourrait être plus douce dès lors qu’on en a accepté les termes. Ismael attendra. Il attendra, jusqu’à la fin aisément prévue, le retour de son épouse, et avec elle le maigre espoir d’un ultime refuge.

« […] « [I]ls auront pitié, j’en suis sûre, je leur ai déjà tout donné, je ne leur cache rien ».
Elle a fondu en larmes. C’est la deuxième fois aujourd’hui qu’une femme pleure dans cette maison ».

Au milieu d’un tourbillon de haine et de démence, au chevet d’un vieillard pathétique et hagard, la foi en la compassion de l’Homme, quelles que soient ses motivations ou sa valeur, demeure comme unique rempart contre la vérité des guerres. Ismael n’échappera pas à la folie ni à la perte ; mais qui pourrait s’en émouvoir ?

Lauréat du Prix des éditions Tusquets à sa sortie, en 2006, ainsi que du Independent Foreign Fiction Prize – fusionné, l’an dernier, avec le Man Booker International Prize – en 2009, et traduit pour la première fois en français pour cet ouvrage, Evelio Rosero n’a pas attendu sa consécration sur notre scène littéraire pour être considéré, par de nombreux critiques de sa génération, comme l’un des plus talentueux penseurs de la perspective colombienne.

L’hommage est par trop réducteur. Son témoignage et son regard, incisifs s’il en est, nous ramènent à un monde bien trop éprouvé et connu par nos pairs. Un monde identifié par sa violence qui peut, s’il n’est pas relevé par la certitude de jours meilleurs, empoisonner les âmes et cultiver la démence. C’est, du moins, la dernière leçon qu’un vieil instituteur eut souhaité nous transmettre.

« Qu’est-ce que je voulais ? M’enfermer chez moi et dormir, « Votre nom ! » répètent-ils. Que vais-je répondre ? Mon nom ? Un autre nom ? Je vais leur dire que je m’appelle Jésus-Christ, je vais leur dire que je m’appelle Simon Bolivar, que je m’appelle Personne, je vais leur dire que je n’ai pas de nom et j’éclaterai de rire, ils croiront que je me moque d’eux et ils tireront, voilà, ce sera comme ça ».

Voilà, Ismael.

Ce sera comme ça.