De la cruauté des marchands de sommeil, et des dangers de l’hiver russe

« Nastia : – J’en ai marre… je suis de trop ici…

Boubnov, tranquille : – Et où tu es pas de trop ?… tout le monde, il est de trop sur terre… »

Plusieurs personnages, symptomatiques de la misère et de la déchéance russe, comme seuls les auteurs russes, justement, savent la pousser à l’extrême, cohabitent dans les bas-fonds d’une piaule insalubre, phagocytés par les caprices d’un marchand de sommeil. Russe, lui aussi, évidemment.

C’est que Gorki a, comme Tchékhov, la volonté farouche de dépeindre la société qui l’environne de la manière la plus chorale et la plus violente possible. Ici, point de salut, car point de recherche de salut ; la compagnie est hétéroclite, virulente, et profondément athée. Ils exercent chacun des missions différentes, du neurasthénique sans emploi à la tuberculeuse naïve, en passant par le jeune loup affligeant de romantisme ou l’artiste sans avenir. Tous, cependant, partagent une passion commune : l’alcool, envers et contre tout, pour sombrer dans l’oubli avant que la réalité ne les rattrape.

La réalité, pourtant, finit par franchir le seuil de la porte. Paradoxale, elle arbore les traits d’un vieux, d’un idéaliste, Louka, doux grand-père auréolé de belles phrases. Comprenne qui pourra.

« Louka : – Tu sentiras plus rien ! Il y aura plus rien ! Crois-le, ça ! Meurs avec joie, sans inquiétude… La mort, je te le dis, pour nous, c’est comme une maman à ses petits enfants…

Anna : – Mais, si ça se trouve… si ça se trouve, je peux guérir ?
Louka, avec un sourire triste : – Pour quoi faire ? Pour revivre dans cette torture ? »

Au gré de ses divagations spirituelles, Louka rappelle aux déchus, au lecteur, puis au spectateur, que la mort et l’amour sont des voyages et que la vie, s’il en est, ne vaut parfois plus la peine d’être vécue.

Maxime Gorki sait se rendre crédible ; orphelin de père et de mère à dix ans – l’un emporté par le choléra, l’autre morte de la tuberculose – l’écrivain s’est difficilement frayé un chemin au cœur d’une Russie violente et corrompue, vivant de menus travaux, avant de tenter de se suicider, sans succès. Cette période constituera un carnet d’impressions vivace, que Gorki utilisera avec brio dans ses œuvres futures.

« L’Acteur : – Chercher la ville… me soigner… Toi aussi, va-t’en… Ophélie, va au couvent… Tu comprends… il y a un hôpital pour les organismes… pour les ivrognes… Un hôpital formidable… Du marbre… Un sol de marbre ! La lumière – la propreté, la nourriture… tout – gratuit ! Et le sol de marbre, oui ! Je le trouverai, je me guérirai… et je redeviendrai… Je suis sur la voie de la renaissance… comme a dit le roi… Lear ! Natacha… sur scène, mon nom, c’est le Grillon de la Volga… mais personne ne le sait, personne ! Ici, je n’ai pas de nom… Tu comprends comme ça fait mal, de perdre son nom ? Même les chiens, ils ont des noms…

Natacha contourne prudemment l’Acteur, s’arrête devant le lit d’Anna, regarde.
L’Acteur : – Il n’y a pas de nom, il n’y a pas d’homme…
Natacha : – Regarde… mon gentil… elle est morte… ». 

Récit puissant et émouvant, à l’aube littéraire d’un jeune écrivain – Gorki a 34 ans à l’époque de la première représentation des Bas-Fonds – tout prédisposait cette pièce à marquer les esprits, et à afficher une malléabilité suffisante pour permettre aux metteurs en scène successifs d’apprécier l’étendue des possibles du théâtre de Gorki. On ne compte évidemment plus les mises en scène des Bas-Fonds, en France comme ailleurs ; la dernière version n’est autre que celle créée par Eric Lacascade au Théâtre National de Bretagne le 2 mars 2017 qui, après le Théâtre des Gémeaux à Sceaux et le Théâtre de la Ville à Paris, est passé par Strasbourg, et ralliera Marseille puis Grenoble.

La pièce est, comme souvent chez Lacascade, magnétique, crue, profonde. A la nudité des acteurs répond l’indifférence du système face à la maladie qui ronge, la pauvreté, la déchéance ; la question de la signification d’être humain reste entière lorsque le rideau tombe, et la cruauté de l’égalité des hommes face à la déchéance affleure.

« L’Acteur : – […] Vous, pourquoi vous vivez  Pourquoi ?

Le Baron : – Oh ! Kean, ou désordre et génie ! Ne gueule pas !
L’Acteur : – M’en fiche ! Je vais gueuler ! »

Il reste difficile, 80 ans après la mort de Maxime Gorki, d’oublier que ses positions politiques, décriées de part et d’autre des cercles littéraires russes et européens, alimentèrent les critiques d’un fourvoiement de l’écrivain, accusé d’assurer, avec sa plume, la propagande du régime stalinien, après avoir chanté les louanges de Lénine. En tout état de cause, si l’homme reste ambigu, l’œuvre, elle, parle d’une même voix, celle du vieux Louka, ange déchu, catapulté dans les bas-fonds pour apporter une faible lumière : « Les gens, ils vivent comme ils peuvent… ils vivent selon leur cœur… un jour, tu te sens bon, demain t’es méchant ».

C’est la douleur de la solitude, et la peur de l’après, qui dictent les conduites les plus viles, et permettent à Gorki d’être, inconditionnellement, le chantre de l’ « âme russe », aux côtés de Pouchkine, Dostoïevski, Essenine et bien d’autres.

« Boubnov : – Remplis son verre, Satine ! Le Goitre, chante ! Eh, les gars ! Un homme, qu’est-ce qu’il lui faut ? Moi, tiens – j’ai bu – je suis content ! Le Goitre !… Vas-y, entonne… ma préférée ! Je chante… je me mets à pleurer !

[…]
La porte s’ouvre à toute volée.
Le Baron, sur le seuil, crie : – Eh… vous ! Ve… venez vite ! Dans le terrain vague… là-bas… l’Acteur… il s’est pendu !
Silence. Tous les yeux sont fixés sur le Baron. Derrière son dos apparaît Nastia et, lentement, ouvrant grand les yeux, elle se dirige vers la table.
Satine, à voix basse : – Ah… il a gâché la chanson… le crrré-tin ! »