De l’importance de ne pas coucher avec sa famille

« Il est de ces maisons, de ces existences, qui stupéfieraient les personnes raisonnables ».

Stupéfiant inceste que celui-là, que l’on se prétende raisonnable ou non. Touchés par la grâce de la lutte sans merci qu’ils se livrent bien malgré eux, Paul et Elisabeth, tour à tour – mais jamais concomitamment – nourrissons, adolescents, puis sexués, semblent ne pas trouver de réponse à la passion qui les dévore. Le décès d’une mère, l’abandon d’un oncle, les joies de l’opulence quotidienne vont achever de les conforter dans l’idée qu’une vie d’enfants ressemble à s’y méprendre à une vie d’adultes, ponctuée de rires, d’aventures, mais surtout de douleurs.

Car leur passion, à ces tyrans, fait mal. Elle achève, littéralement. Comment, sans renoncer aux plaisirs de l’imagination et de l’enfance, accepter l’éloignement de la sœur, puis du frère, embrasser un fonctionnement rationnel d’êtres « réfléchis et rangés » ? Paul s’accommodera de la plus plate solution qui soit : la résignation. Elisabeth, elle, choisira la sortie dramatique. On en a connu d’autres, des amours – labellisées « malsaines » – aussi machiavéliques que destructrices. La Phèdre de Racine ne nous contredira pas, ni La Machine Infernale de ce même Jean Cocteau, imaginée et construite trois ans après la rédaction des Enfants Terribles.

Les Enfants Terribles – est-il si inopérant de rappeler que cette œuvre a été rédigée en une quinzaine de jours, durant une cure de désintoxication ? – est un ouvrage au titre révélateur du « monde pluriel qui […] expulse » dénoncé par l’auteur. Terribles pour qui, pourquoi ? Sont-ils finalement si coupables, ces enfants que guide l’unique désir de se « bourre[r] de désordre » ? Ne sont-ils pas, bien au contraire, les figures emblématiques d’un refus universel de quitter la chambre – le foutoir, en l’occurrence – où l’on a grandi ? Paul et Elisabeth, contre toute attente, ont eu la chance de pouvoir choisir, et leur foyer, et leur famille. Cette chance originelle a fait d’eux des enfants cruels, bien plus que terribles ; une cruauté qu’ils déversent consciencieusement sur leurs compagnons de route, les transparents Gérard et Agathe, témoins manipulés d’une adoration vengeresse.

Ambiguë fratrie que celle-ci. Terrifiants jeux que ceux-là. Et pourtant, rien n’est moins facile que de comprendre, puis de pardonner, leur descente choisie vers les Enfers. Enfants philosophes s’il en est, qui finiront par nous interroger et interroger Platon lui-même sur la maxime de son Phédon : « Il n’est ni simple, ni unique, le chemin qui mène vers l’Hadès ».