De l’ineptie des discours et de la délicatesse des providences

 

« [L]es yeux du Führer le fixent obstinément. Alors, que trouve-t-il, pressé par son désespoir ? Beethoven. Il trouve le bon vieux Ludwig van Beethoven, le sourd irascible, le républicain, le solitaire désespéré. C’est Beethoven qu’il va tirer de sa retraite, le fils d’alcoolique, le basané ; c’est lui que Kurt von Schuschnigg, le chancelier d’Autriche, le petit aristocrate raciste et timoré, sort de la poche de l’Histoire et remue soudain comme un chiffon blanc au visage d’Hitler. Pauvre Schuschnigg. Il va chercher un musicien contre le délire, il va chercher la Neuvième Symphonie contre la menace d’une agression militaire, il va chercher les trois petites notes de l’Appassionata, pour démontrer que l’Autriche a bien joué un rôle dans l’Histoire.

« Beethoven n’est pas autrichien, lui rétorque alors Hitler – en un coup de bec inattendu –, il est allemand ». Et c’est vrai. Schuschnigg n’y avait même pas pensé ».

 

 La carrière d’Éric Vuillard est parsemée de prix littéraires, s’égrénant de Conquistadors – prix Ignatius – à Tristesse de la Terre – prix Joseph-Kessel –, de Congo – prix Franz-Hessel – à 14 Juillet – prix Alexandre-Vialatte, et quelques autres encore. Aucun de ces ouvrages, néanmoins, n’avait encore pu prétendre au redouté et désiré prix Goncourt, puisque tous répondant à l’impérieuse nécessité de constituer non pas des « romans », mais des récits. Chez Vuillard, point de fiction qui se suffise à elle-même ; les faits relatés sont avérés, documentés, critiqués et mariés par l’alchimie des événements.

Entre fiction psychologique et réalité historique, L’Ordre du Jour – et quel titre ! – expose le dessous des cartes des grandes décisions ayant présidé à l’ordre du monde, de 1938 à 1945, ainsi que le futur qui fut le nôtre. Grandes décisions, souvent, pour le profane. En réalité, les maladresses et faiblesses des hommes, dirigeants ou non, les concours de circonstances et, surtout, les propensions des uns à sonder les âmes des autres ont, aussi peu étonnant que cela puisse paraître, certainement engendré la catastrophe qui hante encore les sociétés contemporaines.

 

« [A] cet instant, la Blitzkrieg n’est rien. Elle n’est qu’un embouteillage de panzers. Elle n’est qu’une gigantesque panne de moteur sur les nationales autrichiennes, elle n’est rien d’autre que la fureur des hommes, un mot venu plus tard comme un coup de poker. Et ce qui étonne dans cette guerre, c’est la réussite inouïe du culot, dont on doit retenir une chose : le monde cède au bluff. Même le monde le plus sérieux, le plus rigide, même le vieil ordre, s’il ne cède jamais à l’exigence de justice, s’il ne plie jamais devant le peuple qui s’insurge, plie devant le bluff ».

 

Eric Vuillard s’attaque ici à un sujet maintes fois abordé, maintes fois exploré, maintes fois douloureusement approché, certes. Il s’y emploie néanmoins avec l’ironie du recul, la finesse du langage, l’insensibilité, parfois, du bon commentateur. Et l’auteur, ainsi, de nous conter avec humour les anecdotes précédant l’Anschluss, les chiffres vertigineux dessinant l’horreur de l’époque, les sourires mielleux, les erreurs – funestes ou non – de parcours, les embrassades hypocrites, les morts accumulées, les sourires et la liesse des foules touchées, un jour, par la grâce de l’occupant.

Bien loin de la froideur d’un livre d’histoire, d’une énième analyse incisive et détaillée sur des milliers de jalons, des millions de personnages que nous n’avons pas entretenus de nos mémoires, L’Ordre du Jour propulse le lecteur inquiet dans l’antichambre des grands de ce monde, là où les choses se sont jouées, là où les mains, fébriles, se sont chaleureusement empoignées pour décider, entre mafieux cruels, analystes brillants et autres dictateurs serviles, des destinées de peuples attentifs et, parfois, victimes attentistes.

 

« [Schuschnigg] vient donner sa démission au président de la République, Wilhelm Miklas. Mais là, surprise, voici que Miklas, ce fils d’un petit employé des postes, qu’on avait gardé président de la République pour la galerie, qui servait de caution et se contentait, d’habitude, de se tenir gentiment à côté de […] Schuschnigg, pendant les cérémonies, voici donc que cette ganache de Miklas refuse sa démission. Merde ! On passe un coup de fil à Goering. Il n’en peut plus Goering de ces crétins d’Autrichiens ! Il voudrait bien qu’in lui foute la paix ! Mais Hitler ne l’entend pas ainsi ; il faut que Miklas accepte cette démission, hurle-t-il, un combiné de téléphone dans chaque main ; il l’exige. C’est curieux comme jusqu’au bout les tyrans les plus convaincus respectent vaguement les formes, comme s’ils voulaient donner l’impression de ne pas brutaliser les procédures, tandis qu’ils roulent ouvertement par-dessus tous les usages ».

 

A lire Vuillard et à en accepter le contenu, on est donc forcé de prendre pour soi l’adage qui rappelle aux loquaces et aux exaltés que oui, triviale et grotesque, commune et insignifiante, la grande Histoire qui alimente nos fantasmes et nos frénésies n’est que la somme – décevante s’il en est – de petites, très petites histoires. Qui se rappelle du « Pauvre Dolfi » de Dino Buzzati, paru dans son recueil Le K, en 1966, où Hitler était dépeint en gamin chétif et reniflard, humilié par ses congénères, dominé par une mère castratrice et indifférente ? Vuillard nous propose, dans son Ordre du Jour, une vision presque loufoque, elle, du Führer adulte et de ses connivences. Bonhomme gesticulant et balbutiant, petite frappe sans prétention, mafieux manquant d’envergure mais maitrisant, sans concession, l’arnaque à grande échelle, on ne peut que sourire, malgré la gravité du moment, devant le portrait d’un petit excité si bien dépeint – nul n’en disconviendra – par Charlie Chaplin dans son Dictateur de 1940.

 

« [Ce] n’étaient pas seulement quelques tanks isolés qui venaient de tomber en panne, ce n’était pas juste un petit blindé par-ci par-là, non, c’était l’immense majorité de la grande armée allemande ; et la route était maintenant entièrement bloquée. Ah ! mais on dirait un film comique : un Führer ivre de colère, des mécanos courant sur la chaussée, des ordres hurlés à la hâte dans la langue râpeuse et fébrile du Troisième Reich. Et puis une armée, lorsqu’elle se rue sur vous, lorsqu’elle défile à trente-cinq à l’heure sous le grand soleil, ça en bouche un coin. Mais une armée en panne, ce n’est plus rien du tout. Une armée en panne, c’est le ridicule assuré. Le général se fait passer un de ces savons ! »

 

Il revient au lecteur de décider, des petites histoires ou de la grande, la passerelle qu’il empruntera pour revisiter, écœuré, terrifié ou mortifié par cette ironie, les moments d’éternité qui ont forcé l’entrée vers la défaite morale que nous savons. Le sourire, chez Vuillard, sert justement la critique ; les faits sont précis, les effets calculés.

 

« [J]uste avant l’Anschluss, il y eut plus de mille sept cents suicides en une seule semaine […]. Au lendemain de l’annexion, on put encore lire dans la Neue Freie Presse quatre nécrologies : « Le 12 mars, au matin, Alma Biro, fonctionnaire, âgée de 40 ans, s’est entaillé les veines au rasoir, avant d’ouvrir le gaz. Au même moment, l’écrivain Karl Schlesinger, âgé de 49 ans, s’est tiré une balle dans la tempe. Une ménagère, Hélène Kuhner, âgé [sic] de 69 ans, s’est suicidée elle aussi. Dans l’après-midi, Leopold Bien, fonctionnaire, âgé de 36 ans, s’est jeté par la fenêtre. On ignore les mobiles de son acte ». Cette petite apostille banale remplit de honte. Car, le 13 mars, personne ne peut ignorer leurs mobiles. Personne ».

 

On aura beau dire, il vaut toujours mieux en rire que d’oublier.