De l’horreur de la mort et du silence des hommes

« Il n’est plus rien qui rappelle qu’on ait vécu ici, ou que ce fut possible, ou que des voix résonnaient et qu’on les entendait, il n’y a rien qui dise les anciennes joies, les mariages oubliés, et les drames muets, et la peine des hommes qui arrachaient à la terre impitoyable un larcin de misère ».

Ils ne sont pas si nombreux, les livres qui crient l’espoir à pleins poumons.

Fable guerrière d’un autre genre, épopée mystique et enfantine, Orphelins de Dieu porte bien son titre. Cet ouvrage, dénué de toute prétention de réalisme, permet cependant, à bien y regarder, de percevoir la grande vie, la vraie, symptomatique de notre réalité. On s’y croirait, dans ces plaies béantes, dans cette ignorance crasse, dans cette douleur portée comme étendard par deux écorchés de l’existence.

Assoiffée de vengeance après l’odieuse mutilation de son frère, Vénérande – et l’on serait bien en droit de s’interroger sur la finalité de ce prénom – conjure l’enfer, L’Infernu, à réparer les torts commis. Un sang pour un sang, une vie pour une vie, le décor est posé, et la quête désespérée de deux êtres en sursis se fait plus oppressante pour le lecteur, à mesure que les pages se tournent.

La quête, oui. Car, évidemment, la vengeance ne se veut que prétexte à la découverte de l’horreur du monde, de l’horreur des décisions prises à la hâte par les pantins qui le peuplent, et de l’immanente impossibilité de la rédemption.

« Et les anciennes futaies sont mortes aussi, et des pluies torrentielles ravinent maintenant nos terres, sans rien qui les retienne. Notre pays est mort, et il ne reste que nous, que Dieu a oubliés ici, afin que nous souffrions, afin que nous payions tous les jours pour le mal que nous avons fait aux montagnes ».

Et le mal que nous nous sommes fait, à nous-mêmes ? Cette souffrance-ci, au nom de quel dieu un tueur à gages vieillissant, promis à une mort inéluctable, devrait-il la porter, comme d’autres devraient porter le péché du monde ?

« Et de temps en temps il jetait un œil vers la mer et les îles, qui émergeaient dans la lumière glacée de l’automne. Il voyait ce calme plat, tout cet horizon découpé de berges sablonneuses et de terres encore vierges, où apparaissait parfois un petit carré plus clair qui était un champ lointain, au milieu des forêts de chênes-lièges et des étendues de cistes ébouriffés à la sève poisseuse. Et il se disait que ce pays était trop beau pour qu’on n’en éprouve pas une sorte de nausée ».

Dans ce western moderne où ne règnent plus que les morts et les fous, la poésie fiévreuse des dialogues et la violence des décors rappellent avec fracas les origines corses d’un auteur qui, sans s’apparenter totalement à Jérôme Ferrari, a été nourri à la même puissance de la langue. Le thème universel de la déchéance de l’homme est omniprésent, supplanté dans cette enivrante histoire par la vivacité meurtrière de sa compagne, désormais affublée d’un frère muet, et d’un protecteur sanguinaire.

« Il se voyait quarante ans plus tôt, se réveillant au cœur d’un autre marécage qui en cette heure n’existait plus. Autour de lui, ses compagnons n’étaient plus qu’une troupe misérable ».

La destinée, comme la permanence des fautes, encadrent cette œuvre sans passé, ni foi, ni loi, et soulignent ironiquement l’incapacité de notre siècle à désirer la violence en refusant d’admettre ce que nous sommes. A la question de savoir si nous pouvons encore être sauvés, Marc Biancarelli apporte ainsi une réponse aussi inacceptable que rassurante. Oui, nous pouvons encore l’être.

Mais pas par ceux que l’on croit.