De l’envie d’oublier le poids des mémoires

« Il entre dans une salle au fond du couloir. Une toute jeune femme est allongée sur une table aux pieds de laquelle ses poignets et ses chevilles ont été attachés. Deux harkis et le sergent Febvay sont penchés sur elle. Elle saigne du nez, elle est nue ; on lui a fourré un mouchoir dans la bouche ».

Parce que l’horreur de la guerre trouble éternellement le sommeil des hommes, le capitaine André Degorce, honoré par ses souffrances subies en Indochine, accepte de renoncer à l’espoir d’une vie meilleure pour s’enfoncer dans les affres de la pire guerre qui soit, celle où les ennemis sont parfois dans nos murs, la guerre de la France contre la France, et des harkis contre les leurs.

En 1957, au cœur de la torride Algérie, les armes ne sont plus les mêmes. Le capitaine Degorce se résigne à l’acceptation de la bassesse, ponctuée de tortures et d’humiliations, de morts et de regrets, d’envies d’au-delà et de désespérances. Le lieutenant Horace Andreani, lui, ancien compagnon également rescapé des camps indochinois, livre dans ce roman intense et vibrant au rythme des exactions et des déchirements une seconde voix nécessaire, celle du militaire dévoué à une cause qu’il ne comprend pas, au cœur d’une guerre consanguine qui n’aura jamais vocation à finir. Elevé aux mêmes seins que son « capitaine », Andreani refuse obstinément de comprendre les hésitations de son camarade, écartelé entre la volonté de sauver l’honneur de la Mère Patrie et le respect de la vie humaine, qu’elle soit arabe, française, ou qu’elle ne dise pas son nom.

« Il s’est tourné vers moi et il m’a demandé, vous voulez bien transmettre un message de ma part au capitaine Degorce ? et je l’ai regardé et je lui ai répondu non. On l’a immédiatement hissé sur la chaise pour lui passer la corde autour du cou, j’ai donné un coup de pied dans la chaise et Belkacem lui a entouré les reins de ses bras et s’est suspendu à lui. Le petit séminariste est resté debout près de la porte et il a détourné la tête. Tout a été fini très vite ».

 Jérôme Ferrari, salué par le prix Goncourt en 2012 pour son roman Le Sermon sur la Chute de Rome, a déjà montré l’étendue de son talent, dans Où J’ai Laissé Mon Âme, pour la description d’une brutalité sourde qui divise les hommes et les laisse creux, en proie aux démons intérieurs de leurs appartenances ambiguës. L’écriture furieuse fait mouche, enrageant le lecteur resté désemparé par la difficulté du pardon, et rappelle aux tenants d’une littérature esthétique que la beauté du verbe peut tout résoudre et tout sauver, même les blessures morales les plus inavouables.

« Dans ce rêve qui est aussi le vôtre, mon capitaine, c’est l’heure où je m’approche de vous pour vous serrer contre mon cœur comme un frère […]. Nous ne nous quitterons pas. Et c’est l’heure où je me penche doucement vers vous pour murmurer à votre oreille que nous sommes arrivés en enfer, mon capitaine – et que vous êtes exaucé ».

De mariées égorgées en conseils de guerre, de stratégies militaires en familles décimées, les prémisses du terrorisme algérien, comme tant d’autres, ont avalé dans leur atrocité les communes distinctions du bien et du mal, et hurlé la déchéance définitive du patriotisme. La souffrance que décrit Ferrari dans son œuvre n’a pas de limite ; les cauchemars et les angoisses suintantes, dissimulées dans les geôles algériennes, en sont le reliquat. Entre la versatile moralité du capitaine Degorce et l’abandon total du lieutenant Andreani aux sirènes de la torture, qui détient la vérité ? En existe-t-il encore une, de vérité vraie ? Dès lors que l’on peut violer des mères et assassiner des soldats, que reste-t-il de la guerre, la rassurante, celle des camps clairement délimités et des corps-à-corps, celle qu’espèrent et redoutent tous les hommes rompus à cet exercice ? Jérôme Ferrari ne livre évidemment aucune réponse et se contente, dans un élan lyrique, de nous planter devant le miroir de nos incohérences, seuls face à nos abjections.

« Un terrible vent du sud s’est levé depuis le Sahara, un vent d’apocalypse qui tord le sommet des palmiers, tourbillonne dans les avenues désertes et a répandu sur la ville une lumière jaune saturée de poussière et de sable. Toutes les autres couleurs ont disparu. Le blanc des grands immeubles haussmanniens est devenu ocre et les ferronneries bleues semblent sculptées dans un ambre sombre ».

L’Algérie d’hier, en écho à celle d’aujourd’hui, reste un tableau aux multiples teintes, promettant l’inattendu des rencontres et l’imprévu des croyances. Du capitaine Degorce à Tahar, commandant de l’ALN et confesseur nocturne, du lieutenant Andreani à son petit séminariste, de Belkacem à la troupe des harkis goguenards et souvent naïfs, la peinture de l’ailleurs proposée par l’ouvrage de Jérôme Ferrari parle à tout ce que nous sommes et à tout ce que nos aïeux étaient.

La terre promise n’avait peut-être pas les contours d’Alger la Blanche, certes.

Mais c’est bien là-bas que nombre d’entre nos pères ont laissé leur âme.