De l’acceptation d’un conjoint plus niais que soi

« Madame, sous vos pieds, dans l’ombre, un homme est là
Qui vous aime, perdu dans la nuit qui le voile ;
Qui souffre, ver de terre amoureux d’une étoile ;
Qui pour vous donnera son âme, s’il le faut ;
Et qui se meurt en bas quand vous brillez en haut ».

Parce qu’il serait malaisé de tenter de critiquer l’œuvre de Victor Hugo, immortel parmi les immortels, Ruy Blas reste un compromis satisfaisant. Sans être Hernani, la pièce est imposante ; sans être Quasimodo, Ruy Blas reste un indéniable chantre du romantisme.

Imaginez plutôt ; un laquais, épris de la Reine d’Espagne, endosse, à la faveur d’un complot orchestré par un seigneur en disgrâce à la Cour, l’habit d’un noble pour séduire la souveraine. Le stratagème est un succès ; Ruy Blas, inconscient du piège dont il est le vecteur, coule une passion heureuse avec Doña Maria, reine de son état, fragile, pure et naïve. A ceux qui oseraient prétendre que Ruy Blas est un ouvrage classique, exaltant les valeurs héroïques contemporaines comme Le Cid de Corneille avant lui, quelques précisions s’imposent.

Ruy Blas, personnage ambigu, est devenu laquais par la force des circonstances alors que, esprit bohème, il « mour[ait] de faim sur le pavé ». L’homme est cultivé, fin, subtil, de la trempe de ceux qui, autodidactes, gouvernent des nations. La Reine, Doña Maria de Neubourg, fraîchement émigrée de son Allemagne natale, a un tout autre visage. Quand elle ne s’émeut pas de la moindre anecdote lui rappelant ses origines, elle est tantôt vierge effarouchée, tantôt femme passionnée, offerte à un Ruy Blas composant avec la supercherie. On rappellera, pour convaincre le lecteur, la gêne que souligne la souveraine dans l’appréhension de son quotidien :

« […] Un jour que nous aurons le temps, je te dirai
Tout ce que j’ai souffert. – Toujours seule, oubliée.
Et puis, à chaque instant, je suis humiliée.
Tiens, juge : hier encore… – Ma chambre me déplaît. […]
J’en ai voulu changer. Vois quels fers sont les nôtres !
On ne l’a pas voulu. Je suis esclave ainsi ! ».

Pendant que Ruy Blas est aux prises avec une machination perverse et se prend, chemin faisant, au(x) jeu(x) du pouvoir, la Reine s’inquiète, notamment, de la décoration et de l’emplacement de son boudoir. Le trait est forcé, certes, mais c’est là que le génie de Victor Hugo, romantique avant l’avènement du romantisme, intervient. La leçon est implacable : l’amour, plus que tout autre impératif, ne s’encombre pas de considérations intellectuelles. La Reine, choyée toute son existence durant, est une incorrigible insipide dont l’être entier transpire la morosité ; si Ruy Blas ne loue certainement pas son élévation psychologique, il reste transporté, malgré tout, par son inclination. L’amour a ses raisons…

Cynique jusqu’au-boutiste dans le déploiement de cette mièvrerie, Hugo excelle, peut-être plus que dans le reste de son œuvre, à réaliser son auto-critique. Nulle action héroïque dans Ruy Blas, nul combat, nul dilemme. Ruy Blas endosse un costume qui n’est pas le sien, acquiesce sans lutter lorsqu’il s’agit, à la fin de la pièce, de confondre la Reine, et meurt serein, récompensé d’un simple « [s]i j’avais pardonné ? » accordé par Doña Maria. Pathétique protagoniste, qui s’éteint comme il a vécu, se contentant de peu.

Dans la Préface de sa pièce, Victor Hugo affirme que « [t]rois espèces de spectateurs composent ce qu’on est convenu d’appeler le public : premièrement, les femmes ; deuxièmement, les penseurs ; troisièmement, la foule proprement dite […]. De là, sur notre scène, trois espèces d’œuvres bien distinctes, l’une vulgaire et inférieure, les deux autres illustres et supérieures ».

On ne saurait être certain de celle que l’on a sous les yeux.