Du passé des uns, du destin des autres et de la rédemption universelle

« Ce que je commence à écrire doit être digne de ce que j’ai écrit avant, si ce que j’ai écrit a un peu de dignité ».

A la lecture du recueil de nouvelles Voyage d’Hiver, publié par Actes Sud au début de cette année 2017, on ne peut que se dire que le pari a été réussi pour Jaume Cabré, écrivain catalan parmi les plus reconnus après la parution de son roman-fleuve Confiteor, en 2013.

Jusqu’à ce que l’on arrive à la postface.

Ecrites en réalité de 1982 à 2000, les seize nouvelles qui composent ce recueil finissent de marquer le monde littéraire de l’empreinte de cet écrivain génial qui, à l’occasion d’un entretien, admettait qu’il lui « arriv[ait] d’être Dieu » (https://www.letemps.ch/culture/2016/12/03/jaume-cabre-marrive-detre-dieu).

De Treblinka à la Bosnie, en passant par Vienne ou encore Amsterdam, l’analyse du mal qui habite l’Homme et qu’habite l’Homme se transporte partout, au gré des trahisons, des secrets révélés, des fantasmes inassouvis et des meurtres perpétrés. Denses et claires, limpides et minutieusement construites, ces histoires répondent, évidemment, à l’architecture littéraire que Cabré a fait sienne il y a plus de trente ans, et qu’il continue de promouvoir. Un hommage aux classiques, tout d’abord, et une ode à la musique.

« Winterreise (Voyage d’hiver) est un cycle posthume de lieder composé par Franz Schubert à partir d’un livre de poèmes de Wilhelm Müller qui porte le titre Die Winterreise (Le Voyage d’hiver). Artilio Bertolucci nous a laissé un recueil de poèmes qui s’appelle Viaggio d’inverno. Antoni Marí a écrit il y a plusieurs années un livre de poèmes – une douzaine de chants – qui s’intitule Un Viatge d’hivern. La discutable biographie de Franz Schubert écrite par Gaston Laforgue, plus pour se faire valoir lui-même que pour servir le musicien, a pour titre Voyage d’hiver. Dès que ces nouvelles ont commencé à avoir une certaine physionomie, même imprécise, j’ai su que le recueil devait s’appeler Viatge d’hivern. Parfois, les coïncidences sont voulues et parfois elles ne le sont pas, et alors elles peuvent gêner, bien qu’elles soient inévitables. J’espère qu’en l’occurrence ce ne sera pas le cas ».

C’est ainsi que l’on rencontre, au détour des pages, un voleur de tableaux, une tribu de diamantaires, un érudit solitaire, un prêtre obséquieux, une immense bibliothèque, un génie alité, la vengeance d’une famille et, surtout, la honte puis l’oubli. Cabré ne se veut pourtant ni conteur, ni faiseur de leçons ; il semble simplement avoir pour vocation de retranscrire, au plus près de la réalité psychologique, ce qui détermine nos origines et les racines de notre mal intérieur, comme d’autres l’ont fait avant lui. Avec, bien souvent, un succès au moins égal.

« Et papa me dit Isaac, mon fils, tu vas être sauf ; tu vivras pour nous ; tu seras nos yeux et notre mémoire. Va en Palestine, prends racine dans cette terre et nous vivrons tous en Israël à travers toi. Marie-toi et aie des enfants et nous vivrons tous en toi. Et il prit la main d’Isaac et mit le pistolet dans sa bouche et sourit, comme pour lui dire tu vois, ce n’est qu’un jeu. Et il appuya sur la détente, accompagnant la main morte d’Isaac, comme il l’avait fait les autres fois. Et Isaac, le Luger à la main, était incapable de penser que maintenant il pouvait se tuer, parce qu’à neuf ans il est impossible de penser au néant ».

Aux lecteurs de Confiteor, comme à tous les autres, Voyage d’hiver promet une épopée mentale ancienne et angoissante, aux confins du romantisme, et rythmée – car la musique fait vibrer, sans équivoque, chacun des termes employés dans cet ouvrage – par les points et contrepoints de Schubert et de Bach, notamment. A lire Cabré, la mélodie n’adoucit en aucun cas les mœurs ; elle les perturbe, sans concession.

« A quatre heures de l’après-midi, le vieil homme se redressa sur son lit et dit, Kaspar, mon fils, où es-tu. Si bémol, la, ré bémol, si, do. Cette phrase lui était revenue brusquement à la mémoire. Entendre comment le pauvre Gottfried jouait du clavecin lui avait toujours fait de la peine, une grande peine. Il se rappelait les yeux gris de Gottfried, ouverts comme s’ils voulaient quitter leurs orbites, à la poursuite des notes que ses mains longues et nerveuses assemblaient ».

Le verbe de Cabré ne bouleverse pas, non. Ou, plutôt que de bouleverser, il interroge. Les grandes villes, les sombres grottes, les diverses rues tatouées de souvenirs, tout est écrin à notre solitude et à notre besoin d’être reconnu pour ce que nous serons, et pour tout ce que nous n’avons jamais été. Cette littérature-là, il est difficile de passer outre ; lorsqu’un auteur a pour ambition de définir, sans équivoque, l’identité que nous sommes bien en peine d’assumer, il est nécessaire, a minima, de s’assurer que le travail a été accompli correctement.

On ne saurait trop vous conseiller d’aller le vérifier par vous-mêmes.

« Alors, il comprit que c’était sans espoir, qu’il serait incapable de quitter Vienne, que la vie n’est pas le chemin, pas même la destination, seulement le voyage, et quand nous disparaissons c’est toujours à la moitié du trajet, quel que soit le lieu. Pour son malheur, ce qui lui était échu, c’était un très dur voyage d’hiver, qui avait laissé son âme entièrement dévastée ».

Que la route soit longue, et que le voyage soit riche.